Confusions lacaniennes

 

Retour sur l’extrait de Lacan sur la circoncision :

“Rien de moins castrateur que la circoncision. Quand c’est bien fait, nous ne pouvons nier que le résultat soit plutôt élégant, surtout à côté de tous ces sexes mâles de la Grande Grèce que les antiquaires, sous prétexte que je suis analyste, m’apportent nombreux et à domicile, que ma secrétaire leur rend, et je les vois repartir dans la cour, chargés d’une valise de ces sexes, dont je dois dire que le phimosis est toujours accentué d’une façon particulièrement dégueulasse. Il y a tout de même dans la pratique de la circoncision quelque chose de salubre du point de vue esthétique. D’ailleurs, la plupart de ceux qui continuent là-dessus à répéter les confusions qui traînent dans les écrits analytiques ont tout de même saisi depuis longtemps qu’il s’agissait aussi de réduire l’ambiguïté du type sexuel. “Je suis la plaie et le couteau”, dit quelque part Baudelaire. Eh bien, pourquoi considérer comme la situation normale d’être à la fois le dard et le fourreau? La pratique rituelle de la circoncision ne peut qu’engendrer une répartition salubre quant à la division des rôles.”

Séminaire sur l’angoisse, 1962

“Rien de moins castrateur que la circoncision. Quand c’est bien fait, nous ne pouvons nier que le résultat soit plutôt élégant”

Si on adopte le point de vue de Lacan, quid des circoncisions qui ne sont pas bien faites ? Ce n’est plus la loterie des gênes, qu’est-ce qui déterminera la “beauté” dans cette partie de l’anatomie du garçon et futur adulte sinon la loterie du circonciseur et de son geste.

L’affirmation avec tout ce qu’elle a d’arbitrairement péremptoire, le “nous ne pouvons nier“, cohabite bien maladroitement avec le terme élégant. Faire de l’élégance un critère objectif reconnaissable en tant que tel par tous est bien aventureux. D’ailleurs qui juge de cette “élégance” ? La compagne ? Alors pourquoi circoncire les enfants ? Les parents ? N’y a-t-il là rien de troublant ? Et si demain on peut changer la taille de son enfant de manière irréversible ou que sais-je encore, applaudira-t-on cela comme une chose souhaitable ?

Aussi il y a un message envoyé implicitement à l’enfant et qu’il sera en mesure de comprendre plus tard, qui dit en substance qu’il est sale et désagréable à regarder en une partie de lui-même (bien que les arguments hygiénistes et esthétique soient infondés), donc qu’on ne l’accepte pas tel qu’il est et non seulement cela mais qu’on, c’est-à-dire les parents et par eux le groupe culturel, a pouvoir de modification sur son corps. L’enfant dans son corps est comme mis symboliquement (par un geste plus que symbolique) sous la coupe des parents et du groupe, comme en témoigne d’une manière très intéressante Riad Sattouf, remettant en cause au moins partiellement sa future vocation d’adolescent et d’adulte à s’émanciper. Il semble qu’il y ait là un mouvement de rejet initial qui trouve sa résolution dans une forme de soumission imposée.

Par ailleurs le corollaire un peu cocasse de la prétendue supériorité esthétique du sexe circoncis est que Lacan devait trouver l’Homme de Vitruve, l’Adam et le David de Michel-Ange moches voire peut-être “dégueulasses” !

D’ailleurs le subjectif pointe explicitement derrière ce “dégueulasse” qui aurait plus sa place dans l’analyse esthétique de bistro que dans la bouche d’un analyste lors d’un séminaire.

Il y a tout de même dans la pratique de la circoncision quelque chose de salubre du point de vue esthétique

Où l’on apprend l’existence d’un esthétiquement propre et d’un esthétiquement sale. Il n’y a qu’un pas vers la dichotomie du pur et de l’impur (que certains n’hésitent pas à franchir) or l’Histoire nous a je crois déjà bien trop souvent montré à quelle sortes d’horreurs cela peut mener. Sans aller jusque là, cela est intéressant en ce que le geste s’il est ainsi considéré comme une entreprise de salubrité par ceux qui le pratiquent, manifeste plus ou moins implicitement un rapport se voulant de supériorité à l’autre (autre dont les différences se cristallisent dans la figure de l’incirconcis). Dans sa version la plus atténuée c’est un sentiment de fierté comme un ami me le confiait récemment.

D’ailleurs, la plupart de ceux qui continuent là-dessus à répéter les confusions qui traînent dans les écrits analytiques ont tout de même saisi depuis longtemps qu’il s’agissait aussi de réduire l’ambiguïté du type sexuel.

J’avoue que je n’ai jamais compris cet argument de ceux qui défendent la circoncision des enfants. Il faut tout de même beaucoup d’imagination pour trouver au prépuce une ressemblance avec les organes sexuels féminins, il n’en faut pas moins et des raisonnement bien tortueux pour s’imaginer que retrancher une partie d’un pénis est le rendre plus masculin.

“Je suis la plaie et le couteau”, dit quelque part Baudelaire. Eh bien, pourquoi considérer comme la situation normale d’être à la fois le dard et le fourreau?

Pourquoi appeler un vers de Baudelaire au secours ? Quelle pertinence dans le rapprochement entre plaie / couteau et dard / fourreau quand l’un est le rapport d’un effet à son instrument, l’autre d’un contenu à son contenant ?

De même pourquoi tolérer la bouche ? Pourquoi considérer comme la situation normale d’être à la fois le contenu (la langue)  et la boîte (la cavité buccale) ?

C’est je crois l’un des arguments de défense de la circoncision les plus abscons que je n’ai jamais lu. La politesse me retient d’employer un homophone plus court et qui sied tout autant.

La pratique rituelle de la circoncision ne peut qu’engendrer une répartition salubre quant à la division des rôles

On remarquera une deuxième itération du mot salubre. La salubrité de genre ? Un concept surprenant.

Doit-on lire que les hommes circoncis réparent mieux les voitures et que leurs femmes restent plus docilement à la cuisine ?

Enfin de manière générale il n’est pas inintéressant de relever que le discours de Lacan, en ce qu’il relève de la psychanalyse, n’est pas un discours scientifique, comme l’a montré Karl Popper pour qui cette discipline ne satisfait pas aux critères de scientificité tels qu’il les a définis ou encore il n’y a pas si longtemps le neurologue Yves Agid invité de René Friedman dans son émission du 22 décembre 2015. Celui-ci rappelle qu’elle a été source d’intuitions géniales comme l’existence et l’importance de l’inconscient mais qu’elle n’est pas une science pour autant. L’extrait cité en est une bonne illustration puisqu’on y voit à l’œuvre une pensée qui fonctionne par association (qui n’est pas raison) et jugements personnels au lieu de s’appuyer sur des faits et des démonstrations.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s