La douleur dans tout ça : Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? ou la diffusion d’un mythe

Dans une scène de la comédie à grand succès Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, il est question de la circoncision rituelle du nourrisson et de la douleur ressentie. Le personnage de David donne voix à une croyance selon laquelle la circoncision serait indolore lorsqu’elle est effectuée sur un nouveau né. Qu’en est-il vraiment ?

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Revenons d’abord brièvement sur le film et la scène en question : Claude est un bourgeois catholique bien franchouillard, qui n’envisage la diversité qu’au travers de stéréotypes. Il a quatre filles : Ségolène, Isabelle, Odile et Laure. Il voit d’un mauvais œil le mariage des trois premières à, respectivement, un chinois (Chao), un musulman (Rachid) et un juif (David). Ce dernier et sa femme font circoncire leur fils Benjamin lors d’une cérémonie rituelle traditionnelle, sans anesthésie, seulement avec une solution sucrée à téter. Lors du repas suivant la circoncision, Marie, la femme de Claude, va voir le bébé dans son couffin :

Marie : Il n’arrête pas de sourire ! Il n’a pas l’air traumatisé en tout cas.
David : Évidemment Marie il a quasiment rien senti.
Claude : Rien senti ? On lui a quand même coupé le prépuce…. on lui a pas donné un sucre d’orge. Pardonnez-moi David mais je trouve ça limite barbare.
David : Je vous assure Claude : à huit jours le système nerveux de l’enfant n’est pas entièrement bien formé.

Qu’en dit la science ?

Pr. Daniel Annequin, anesthésiste et responsable de l’unité douleur à l’hôpital Armand-Trousseau :

“Grâce à des études menées aux États-Unis, on a pu mesurer le niveau de douleur lors de la circoncision des petits garçons. On a pu constater que les nouveaux-nés qui n’ont pas d’antalgiques ont des scores de douleur maximum. On est dans le cas d’une chirurgie certes brève, mais ça reste une chirurgie. C’est vrai qu’il existe les solutions sucrées, les anesthésies locales mais toutes les études montrent que cela ne suffit pas. Il est sûr que l’on va faire baisser les scores de douleur mais globalement il faut associer trois, quatre voire cinq moyens antalgiques pour pouvoir opérer en ambulatoire, l’idéal est quand même le gold center c’est-à-dire l’anesthésie générale.”

“On a des scores comportementaux, c’est-à-dire des observations de la mimique, des cris, des pleurs… On dispose actuellement d’une dizaine de grilles parfaitement validées qui mesurent la douleur et on voit que la grande majorité des petits garçons subissent une douleur maximale, même si 5 à 10 % d’entre eux ont des réactions moins importantes.”

Source : Allodocteurs

Le monde médical s’est posé la question depuis plusieurs année déjà. Dès 1997, une étude canadienne s’est donnée pour objectif d’évaluer la douleur ressentie par les nourrissons lors d’une circoncision selon différentes méthodes de traitement de la douleur. Le groupe témoin comprenait des bébés circoncits sans anesthésie. L’évaluation de la douleur relevée dans ce groupe était telle que les chercheurs décidèrent de mettre fin à leur étude prématurément en considérant qu’infliger un tel degré de douleur allait à l’encontre de leurs principes éthiques. Par ailleurs l’étude conclut qu’aucun traitement de la douleur essayé lors de cette étude ne s’était montré totalement efficace.

Que dire par ailleurs de Rachid qui dans la même scène dit garder un “très bon souvenir” de sa circoncision quand il était jeune garçon ? Sans anesthésie cela semble assez difficile à croire. Que l’on pense seulement au sketch de Jamel sur sa circoncision (lui ne semble pas en garder un souvenir aussi plaisant) ou à cet article de VICE (attention, certaines images peuvent choquer) datant de 2007 sur la circoncision en Turquie où les garçons sont circoncis entre 5 et 12 ans. Presque 30% des parents choisissent de faire circoncire leur fils de selon la méthode traditionnelle, c’est à dire sans anesthésie.

Le film pose donc la question de l’importance de la douleur dans la circoncision de manière biaisée en véhiculant le mythe déconstruit par la science de la circoncision à vif indolore. Par ailleurs en jouant ouvertement sur les clichés interculturels, ce film caricature le personnage qui exprime des réserves sur la circoncision rituelle en personnage intolérant vis-à-vis des autres cultures, le film refusant ainsi d’accepter la complexité du débat. Beaucoup de ceux qui pensent que la pratique de la circoncision rituelle des mineurs est discutable ne ressemblent pas à ce Claude. Bien heureusement. Mais ce biais dans le débat a-t-il été fait consciemment ?

Aux racines de l’idée fausse

La question se pose en effet car si grâce à la science nous savons désormais que les bébés ressentent la douleur autant ou plus que les adultes, il n’en était pas de même il n’y a pas si longtemps, comme nous l’explique ce documentaire diffusé en 2016 sur Arte :

[Les médecins] pensaient que le système nerveux n’était pas pleinement formé chez les bébés […] les scientifiques partaient donc du principe que les bébés ne ressentaient pas la douleur ou l’oubliait aussitôt. Jusqu’en 1999 la médecine pensaient que les enfants n’y étaient sensible qu’à partir de l’âge d’un an. […] Ajourd’hui on sait que même si le système nerveux des nourissons n’est pas totalement développé, cela ne les empêche pas d’avoir mal […] les bébés réagissent même plus vite au stimulus de douleur et leur seuil de ressenti est plus bas.

On peut donc penser que le film Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? se trompe de bonne foi en s’appuyant sur un savoir médical obsolète. Dans ce cas cela témoigne du retard de la France dans la perception et la prise en charge de la souffrance chez les bébés.

Une douleur reconnue et traitée dans d’autres pays

Le sujet de la douleur est en effet pris très au sérieux ailleurs dans le monde. Ainsi la Suède a-t-elle adopté une législation qui rend obligatoire la prise en charge de la douleur par une personne compétente (docteur ou infirmière) lors des circoncisions religieuses. En Allemagne, le Comité d’éthique (Ethikrat) ainsi que les principaux partis, la CDU, le Parti libéral et aussi le SPD avaient demandé en 2012 au gouvernement allemand qu’il se penche sur la question pour assurer “une circoncision médicalement appropriée des garçons sans douleur inutile” (Le Monde, septembre 2012).  Si l’on considère que la législation suédoise est entrée en vigueur en 2001, force est de constater que la France est très en retard sur la question malgré des appels à une prise en charge de la douleur dans le cadre des circoncisions rituelles, comme celui du Docteur Michel Cymes.

Voir aussi : Jewish circumcision: an alternative perspective, BJU International (1999), 83, Suppl. 1, 22–27 (notamment le paragraphe Pain and trauma).

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